Sida au Maroc : « banaliser la maladie ouvre la voie à la guérison »
2 février 2007 (Al Bayane (Maroc))
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Depuis cinq ans que Hadda sait qu’elle est porteuse du virus VIH, il ne se passe pas un jour sans qu’elle n’y pense. C’est ainsi qu’elle a appris à vivre avec. Les controuvées hantises de l’isolation et de la crémation dont on affligeait les personnes atteintes par le VIH, qui la torturaient, alors, se sont dissipées grâce à la prise en charge et à la banalisation de la maladie menée sur tous les fronts. Aujourd’hui, elle accepte volontiers d’en parler. Elle nous raconte comment elle vit sa séropositivité. C’est même un besoin pour elle de partager ses craintes de peur que la maladie ne devienne trop lourde à porter. Pour les autres, rompre le mutisme si pesant est un moyen de la prévenir. Elle ne le sait que trop, s’en remémore tous les jours que Dieu fait et rêve d’en parler à ceux qui l’entourent. Elle meurt d’envie de dire tout ce qu’elle a sur le c¦urŠ à visage découvert.
Il est 15h30 à l’AlCS, sis boulevard Al Massira à Casablanca. Arrivées devant la porte de l’association, un sentiment de crainte s’empare de nous.
C’est la première fois qu’on ait un contact direct avec des personnes porteuses du virus. Moult questions trottent dans nos esprits : Comment l’ont-ils contracté ? Portent ils les stigmates de la maladie sur leurs corps ? Que faut-il faire, que ne faut-il pas dire ?
La situation est d’une délicatesse telle que le moindre dérapage peut être lourd de conséquences pour tout le monde. La voix de la secrétaire vient nous extirper de cette spirale d’interrogations et d’un sourire bienvenu, nous fait oublier nos angoisses.
Entre cet homme qui y est venu, apparemment, pour s’approvisionner en préservatif, ces jeunes en quête d’informations et d’autres encore motivés par les même desseins, le siège ne désemplit pas.
L’air imperturbable, une dame, la quarantaine, grande de taille portant une djellaba fleurie, un foulard, et des pantoufles, mâchant sereinement un chowingum était là, scotchée à un fauteuil qu’elle ne quittera que pour les intimistes et sincères accolades des personnes travaillant dans l’ALCS qui lui sont familières. Quoique rien ne porte à croire qu’elle est atteinte du Sida, on suppose que c’est elle que Btissam Daoudi,responsable de la section de Casablanca, nous présentera. On a deviné juste. C’est elle.
C’est Hadda. Elle est, physiquement bien portante, et cela n’apaise pas nos tourments. Si, pense-t-on les porteurs du virus ne se protègent pas et ne cherchent pas à protéger, c’est foutu pour les séronégatifs. Mais, par ses propos rassurant, Hadda saura nous rasséréner.
Après les présentations, B.D. insiste sur l’anonymat que Hadda exige à son tour. Nous nous livrons, dans une ambiance amicale et sans ambages ni faux fuyant, au jeu des questions réponses. Sur d’elle et pesant ses mots, Hadda nous informe qu’elle est mère d’un garçon de 15 ans et d’une fille de quatorze ans. Sa séropositivité, elle l’a découverte par hasard. « L’ablation d’un kyste à l’utérus a nécessité une série d’analyses dont le test du sida. Ma vie a basculé quand j’ai découvert que je suis séropositive ». Mais, nous confie -t-elle, « Mon mari en est, probablement, mort. Aujourd’hui, j’en suis presque convaincue ».
L’annonce de ma séropositivité est tombée comme couperet sur ma tête. « Tout sauf ça. Je pesais 96 kilos. Je me portais bien. Je ne me plaignais de rien. Je ne pouvais me résigner à l’amère réalité d’être atteinte de cette honteuse maladie ».
Le choc cataclysme
Le découvrir était un réel cataclysme pour Hadda : « je broyais du noir. Pour moi, mieux valait plutôt mourir que de vivre ça. Je n’avais qu’un seul but celui de me suicider.
C’était une réelle secousse », nous raconte-t-elle. Au premier coup, elle ne voulait pas admettre la réalité, non pas celle de la maladie mais celle du sida, Elle aurait souhaité être atteinte d’une autre maladie aussi grave soit-elle mais pas le sida :
« J’aurai préféré qu’on me coupe ma main, mes pieds. J’aurais tout supporté sauf d’en être atteinte. C’était la honte ». Sa détresse était sans bornes. Les préjugés répandus dans la société y étaient pour beaucoup. Hadda croyait qu’on allait la brûler : « J’étais terrorisée à l’idée d’être brûlée. Je pleurais sans arrêt. L’avenir me paraissait morose et sans issue. J’ai sombré dans une grave dépression qui n’arrangeait pas les choses ». On m’avait orientée vers l’hôpital Ibn Rochd, au service des maladies infectieuses (service 23). C’est là où j’ai été prise en charge. Vint ensuite mon premier contact avec l’ALCS à travers les médecins et l’assistante sociale de l’association et les accompagnateurs de la commission prise en charge. Ils m’ont apporté le soutien moral dont j’avais tant besoin.
Ils ont su me sortir de ma dépression et de mon désespoir. Je me ressaisissais et peu à peu le moral prenait le dessus. Grâce à eux, j’ai repris goût à la vie et oublié les préjugés qui entouraient la maladie. Aujourd’hui, ma vision des choses a changé. Je tiens plus qu’avant à la vie. Je rêve de voir grandir mes enfants. La maladie m’a aidé à réaliser la valeur de la vie ».
Au grand soulagement de Hadda, les analyses et le traitement sont gratuits. Ce qui n’est pas sans l’apaiser, elle qui est sans travail.
Elle n’est pas réellement dans le besoin, mais le traitement coûte cher. « L’association prend en charge et certaines analyses et radios, le traitement des maladies opportunistes ainsi que tous les médicaments relatifs aux effets secondaires liés à la maladie par exemple les maux de tête, la dépression,Šetc. Alors que le ministère de la santé prend en charge la trithérapie et les antirétroviraux », explique-t-elle.
Affectée par la maladie, la vie, pour elle, prend désormais un autre tournant. « Je ne suis plus la même personne. Je vois les choses autrement. Ma foi s’est renforcée. Ma vision de la réalité s’est complètement transformée ». Contrainte de garder sa maladie secrète, ses rapports avec ses proches ne sont plus les mêmes. « Je vis avec ma mère qui n’est au courant de rien. Mes enfants ignorent tout de mon état » explique-t-elle. Et elle d’ajouter l’air peiné : « Parfois ma mère, quand elle s’emporte contre quelqu’un, elle lui souhaite le sida.
Cela me fait mal au c¦ur ».C’est dire l’ampleur de l’incompréhension des autres. « Je me suis éloignée de mes anciens amis, pour me jeter dans les bras de mes semblables ». Et elle d’arguer : « Avec des malades comme moi, je partage les mêmes préoccupations. Je peux leur parler de ma maladie sans aucune barrière. Par contre, avec mes anciennes connaissances, les rapports sont devenus platoniques. L’essentiel de ma vie, je ne peux pas le partager avec elles » Cette situation n’est pas sans la chagriner. Condamnée à taire son infection même, les médicaments, Hadda les prend en cachette. Cette situation pèse beaucoup sur elle car elle porte l’espoir qu’un jour elle peut parler de ses souffrances avec ses proches. « J’aurais aimé pouvoir partager ma maladie avec ma mère et mes enfants, qu’ils m’épaulent face à cette épreuve. J’en rêve ».
C’est vrai que ce n’est pas encore le moment, mais Hadda n’en désespère pas. « Je crois que ça va venir », confie-t-elle. Et elle d’ajouter : « Il faut expliquer aux citoyens que le sida est une maladie comme une autre.
Il faut s’en débattre partout, dans les foyers, les mosquées, les rues ». Et de conclure : « Car, en banalisant le sujet, on protége, d’un coup, les porteurs du virus dont le système immunitaire est très fragile et d’un autre les non atteints qui doivent être sensibiliser sur la question ».
Soumia Yahia
